Le “monde de marque” d’Apple selon Lionel Sitz


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Professeur à l’EM Lyon, dont nous avons déjà abordé sa vision du cultural branding dans un précédent article du blog, Lionel Sitz prend l’exemple d’une grande marque d’aujourd’hui (Apple) pour introduire un nouveau concept : le monde de marque. Dans le n°52 de la revue Décisions Marketing (octobre-décembre 2008), l’enseignant-chercheur, dont la thèse portait sur le rôle des membres centraux dans l’émergence d’une communauté de marque, se penche sur les dimensions culturelles ET sociales d’une marque, dimensions que les approches marketing actuelles ne prennent pas assez en compte. L’exemple d’Apple fournit des exemples particulièrement intéressants.

Conformément à la structure de l’article de M. Sitz, nous allons d’abord de l’entreprise et de son environnement, avant de parler de la notion centrale que l’article introduit, le monde de marque, marque dont le professeur de marketing a suivi l’environnement français. Son travail a effectivement été conduit selon les méthodes d’un ethnographe (“suivre les acteurs dans leurs contextes d’interaction“), plus précisément avec des observations et des entretiens non directifs, qui permettent aux interrogés de s’exprimer plus librement. Que ce soient des membres de réseaux sociaux, des visiteurs de l’AppleExpo ou des informaticiens attachés à la marque californienne, divers avis ont étés recueillis.

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Ainsi, il n’existe pas un seul groupe réuni autour de la marque à la pomme, mais une “pluralité de collectifs qui coexistent et sont liés de différentes manières“, les moyens de communication modernes leur permettant d’être actifs dans plusieurs collectifs en même temps. Il ont tous en commun une certaine fidélité à la marque Apple, mais cet attachement n’est pas le même pour tous les passionnés. C’est cette hétérogénéité qui rend le travail des marketers particulièrement difficile, et c’est pour cela que Lionel Sitz introduit la notion de monde de marque : un “monde social qui rassemble un ensemble d’acteurs participant à la constitution d’objets culturels“. Ce n’est pas pour rien que nous faisons de la sociologie dans notre M1 Expertise Marketing à l’ESSCA : cette discipline est très liée au marketing, des concepts comme le marketing tribal le montrent bien.

L’univers d’Apple rassemble effectivement de nombreux codes culturels propres aux groupes sociaux. Les événements historiques (MacWorld, l’AppleExpo jusqu’en 2008), les symboles (logo, produits), les artefacts (invitations, badges d’entrée), les gourous (Steve Jobs, Steve Wozniak, Jonathan Ive) et même des plaisanteries communes font naître une hyperfidélité à la marque. Cette relation particulière est également mise en évidence pas le “champ sémantique de la passion“, qui est très présent dans les données qu’a recueilli le chercheur français. A ce sujet, vous pouvez lire ce billet du blog, qui présente une méthode scientifique d’analyse du champ sémantique d’une marque.

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MacBidouille.com, un des 5 groupes étudiés par Lionel Sitz

Bien entendu, internet est le principal médium d’interaction entre les acteurs de ces groupes, dont MacBidouille n’est qu’un des nombreux exemples. Les rencontres physiques, ou événements de marque, permettent de “rassembles les consommateurs et de (…) rencontrer des représentants de la marque“. Le rôle des marketers (d’Apple, dans ce cas) est donc, selon Lionel Sitz d'”entretenir la dynamique sociale“, tant au sein des collectifs qu’entre ces collectifs. Cela peut paraître simple et facile, mais cette relation particulière de consommateurs à la marque “relève de contrat implicite“, il y a comme un engagement réciproque. Lorsque le gourou Steve Jobs n’apparaît pas à l’Apple Expo, voire à la MacWorld, les fidèles sont déçus. Lorsqu’ils ressentent un certain désintérêt de l’entreprise pour les rassemblements, ils le vivent comme une trahison. Ces clients sont plus exigeants !

L’émergence de cette culture trouve essentiellement sa source dans la “sous-culture de consommation informatique“. Ce n’est un secret pour personne que le rejet d’IBM et de Microsoft est un facteur de cohésion (“fidélité par opposition“) au sein des Apple User Groups et plus largement des fan de la marque à la pomme, et ce rejet est aussi un des principaux arguments pour promouvoir les produits de la marque. Comme le dit un des membres de communauté d’utilisateurs cité dans l’article de Lionel Sitz, “les geeks préféraient Apple parce que c’est synonyme de liberté“, et c’est l’association d’une hyperfidélité avec le rejet d’ennemis qui caractérise les collectifs d’Apple.

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Pour revenir sur un concept sociologique : les collectifs comme ceux qui s’articulent autour d’Apple s’apparentent à des “tribus postmodernes“, où l’identification de l’individu au groupe est essentiel. Le tribalisme postmoderne est de plus caractérisé par la “fluidité et les rassemblements ponctuels“. Ces rassemblements, les événements de marque par exemple, et cette fluidité, dont les réseaux sociaux sont une des manifestations, sont sans aucun doute des dispositifs marketing particulièrement adaptés à ces ces marques dont la différenciation réside dans la “capacité à fournir des ressources culturelles et identitaires pertinentes” (voir le cultural branding). La pérennité d’une marque réside dans sa capacité d’adaptation dans un environnement de moins en moins contrôlable. La stabilité d’un monde de marque, elle, repose “sur la fluidité des acteurs qui le composent“.

C’est le concept que Lionel Sitz introduit par son article, déjà évoqué ci-dessus : le monde de marque. Cette notion dépasse le simple espace culturel occupé par une marque, ou brandscape, puisqu’elle intègre les dynamiques sociales des individus et des collectifs. Même si ces acteurs sont parfois dispersés, des occasions spéciales et ponctuelles leurs permettent de se rencontrer et de “rythmer les activités collectives“. C’est un “espace de coordination de multiples parties prenantes autour d’une même marque“, parties prenantes qui créent des connections pour pouvoir communiquer.

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One Comment

  1. Bonjour Yannig,

    La présentation est dans les clous. Il me semble juste que le marketing tribal ne correspond pas tout à fait à mon travail… Les précisions sur les différences (certes subtiles mais dont les conséquences pour les stratégies marketing sont importantes) se trouvent dans ma thèse et dans un article précédent aussi paru dans DM. Les deux doivent normalement se trouver sur mon site internet perso.

    Cordialement

    Reply

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