Le Design et son éthique, conférence de Christian Guellerin

Christian Guellerin est directeur de l’Ecole de Design de Nantes Atlantique et président de l’association Cumulus qui rassemble des établissements de formation artistiques et médiatiques. Dans le cadre du cours de Design au sein du Master1 Expertise Marketing à l’ESSCA, il nous a parlé du rôle du design et du marketing, de leurs différences et surtout des avantages que constituent ces disciplines l’une pour l’autre.

Tout d’abord, il convient de faire quelques rappels. Effectivement, le design est une discipline qui a connu son essor grâce à la révolution industrielle, pendant laquelle un produit était conçu de manière à optimiser la productivité (de masse) tout en maintenant un niveau de qualité élevé. A partir des années 80, les conditions concurrentielles ont changé, notamment parce que l’offre était plus abondante que la demande et que l’économie est devenue une économie de services : c’est la post-industrialisation. Selon M. Guellerin, nous sommes aujourd’hui dans une phase de ré-industrialisation qui consiste pour les entreprises françaises à “exploiter les capacités du savoir-faire pour trouver de nouveaux débouchés et restaurer les marges des entreprises“. Alors que le marketing cible traditionnellement (et culturellement, d’ailleurs) les marchés “historiques” d’une entreprise, le design a pour rôle de donner des impulsions pour changer de métier en exploitant ses différents savoir-faire.

Le premier logo d'Apple : Newton assis sous un pommier (le logo a été abandonné en faveur de la pomme puisqu'il était jugé trop compliqué...)

Un exemple est la société californienne Apple qui a fait de cette “mutation permanente” sa stratégie d’entreprise, ce qui constitue d’ailleurs une véritable révolution des mentalités, surtout dans le secteur de l’ingénierie et de l’informatique. A leur métier d’origine (la conception d’ordinateurs), ils ont  notamment ajouté la distribution de musique (iTunes), la téléphonie etc. Aujourd’hui, Apple fait du design. La marque à la pomme est très souvent citée comme exemple de stratégie d’entreprise, de design produit, de marketing… sans doute parce qu’ils le sont, mais il y a sans doute un effet de halo lié au succès économique et à l’effet de mode. Le design -lui- est-il seulement à la mode aussi ?

Selon le directeur de l’école nantaise, le design est certes un terme à la mode, mais il répond à un enjeu économique et sociétal important. Les enjeux actuels font émerger le souhait de repenser nos modèles de consommation, de la rendre plus écologique et surtout de lui donner un sens. La discipline doit donc jouer sur les modifications de notre environnement sociologique, technologique, économique etc. Ainsi, comme le dit Christian Guellerin dans un entretien avec Nicolas Minvielle, professeur à Audencia, le designer doit idéalement travailler avec le marketing et les ingénieurs, mais aussi avec des sociologues, des philosophes, des artistes etc. Comme il disait aussi, devant nous cette-fois : “le design est une démarche socio-économique qui tend à répondre à un besoin dans une optique de progrès, mais c’est surtout une discipline économique puisqu’elle trouve sa finalité sur les marchés“. Le design est-il plus éthique que le marketing alors ?

“La morale nous fait nous apitoyer sur ceux qui ont faim, l’éthique nous oblige à les nourrir”

– Emmanuel Levinas –

Si on utilise cette citation du philosophe français, on pourrait effectivement penser que le marketing est moral dans le sens où il constate, alors que le design est une discipline éthique dans le sens où elle suppose une intervention ! A réalité, cette différence gagnerait à être vue comme une complémentarité, mais ce serait toujours trop discriminant. Le design a effectivement une fonction prospective et un rôle de proposition importante. Le designer a pour mission de trouver des solutions à des usages en agrégeant ses connaissances et ses observations, ce qui nécessité une culture générale et une curiosité très aiguë.

La Grée des Landes, Eco-Hotel Spa Yves Rocher à La Gacilly (56) - source : admirabledesign.com

Quels sont les enjeux actuels du marketing et du design ? Tout comme ceux de l’ingénierie (par exemple) ce sont d’après M. Guellerin la Green Economy et ce que Bernard Stiegler appelle l’économie de la contribution : un système ou les producteurs et les consommateurs ne sont plus séparés et où ils “contribuent directement aux contenus qu’ils expérimentent” (Gandon, Limpens, 2004). Il va falloir concevoir des produits plus propres et recyclables, ainsi que des systèmes qui permettent aux hommes de communiquer leur(s) connaissance(s).

The Freestyle fountain: the largest equipment investment in Coca-Cola’s history

Rankings and articles show how high the Coca-Cola Company ranks among the world’s largest firms : on the top ! For the marketing student that I am, the company undoubtfully is one of the best examples to observe this enormous system, particularly its brand identity. One of the recent projects is a new distribution concept which is currently tested on USA’s West Coast : the Freestyle™ fountain.

Code-named “Project Jet” in Atlanta, the project was one of the top priorities of Coca-Cola Company in the last four years. The challenge was to find a way to surprise and satisfy customers by offering the maximum of company products, while reducing the carbon footprint of the distribution and, last but not least, ideally get feed-back on customer choices. Good luck. To tackle this challenge, David Butler, Vice-P of Global Design and Todd Brooks, Design Director for Global Brands formulated four core principles for the design process of a Coke product : simplicity, authenticity, powerful red colour and being “familiar yet suprising“. The particularity of a beverage-firm like Coca-Cola is that design and marketing have more visibilty than product innovation. Actually Coke doesn’t change at all, the growth potential is external : the recent acquisition of Vitamine Water is one of many examples.

Coca-Cola Freestyle fountain dispenser - design

Industrial designer Raymond Loewy designed fountain dispenser for the 13 billion-dollar-company decades ago, and the Freestyle’s design emerged from the offices of the Pininfarina studios, one of the 300 design agencies worldwide Coca-Cola works with, also renown for numerous italian automotive designs. But it’s Butler, who mastered the whole development process, partly with Vince Voron, who came from Apple a couple of years ago to manage Cokes machines design. The resulting Freestyle machine aims to conciliate the global brand ID with a specific focus on local expectations. As another of the company’s executives states : “we have created a concept […] a representation of the way people will experience our beverages years from now“. “Experience” beverages !

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© digitalsignageuniverse.com

The machine enables the customer to chose within more than 100 different low-calorie beverages (and hybrids of various Coca-Cola sodas, juices and waters : Fanta, Sprite, Minute Maid etc.), from the authentic Coke beverage to more exotic ones like Minute Maid Raspberry, Caffeine-Free Diet Coke with Lime or Fanta Peach ! But it’s the touchscreen that is remarkable : intuitive browsing through the company’s brands, variants and tastes. And the machine gives feedback : not only about customer-preferences (tastes, peak times, locations etc.), but also allows quick product recall if necessary. Finally, the use of highly concentrate syrup reduces the impact of transport and packaging to a minimum. It’s already used in the McDonald’s dispensers, never watched at it when the Coke pours into your cup?

Coca_Cola_Freestyle_Fountain

Select your mix ! (recognize the Apple-like design ?)

Fast Company wrote a very good post about David Butler and his work on the Coke fountain. According to them, he doesn’t use the expression “design thinking” but prefers to “create more value“, and design is one of numerous tools that allow it (“improve the experience to make more money“). It’s as simple as that, and reminds us that design isn’t only about products, but also processes. As Butler repeats at the end of the Fast-Company-journalist’s visit : “This is not a design story […] we’re leveraging design to drive innovation and to win at the point of sale“.

I’ll tag this post with the D-word anyway !

La Dimension Design, par Christopher Lorenz

La Dimension Design (C. Lorenz)

Dans son livre “La Dimension Design, Un Atout Concurrentiel Décisif”, il défend la place du design dans l’entreprise en tant que moteur de l’innovation et prend exemple d’entreprises dont la politique d’intégration du design industriel dans la démarche de création des produits est selon lui un facteur important de leur succès économique : Olivetti, John Deere, Sony, Ford, Philips et Baker Perkins. A la fin de l’ouvrage, il dresse un bref portrait du designer Kenneth Grange, consultant en design ayant créé sa propre agence, Pentagram.

Dans un article paru dans le premier numéro de Décisions Marketing (1994), Bernard Cova reprend les trois fonctions majeures de l’entreprise impliquées dans la création industrielle : la R&D, le marketing et le design, ce dernier ayant le rôle de “traducteur socio-technique”, à la convergence des tendances sociétales, des besoins et des attentes de l’utilisateur. Le design a effectivement un rôle d’agrégation, et Christopher Lorenz défend le “potentiel commercial du design industriel“. Selon lui, cette fonction de l’entreprise doit être mise sur un pied d’égalité avec les deux autres fonctions citées ci-dessus. Ainsi, selon lui, “l’esprit de synthèse et d’entreprise du designer industriel doivent avoir autant de poids que les compétences de l’ingénieur, du contrôleur financier ou du spécialiste du marketing“.

En parlant de marketing, il est intéressant d’observer que l’auteur défend l’importance d’une fonction peu courante dans les années 80, mais quasi-institutionnelle aujourd’hui : celle de chef de produit. Selon lui, son rôle de pivot entre les différentes fonctions de la société et sa connaissance du marché et du produit font d’un chef de produit un acteur privilégié dans les processus de conception et d’innovation. De plus, un fait amusant est relaté lorsqu’il fait allusion à la trop grande importance accordée aux études de marché, qui sont des aides à la décision et non pas des plans d’action à suivre aveuglément. Il évoque effectivement que dans une étude commandée par General Electric en 1960, le rapport conclut que “la portabilité n’était pas une priorité pour les consommateurs“. La société abandonna alors d’investir davantage dans les téléviseurs portables monochromes. Sony présenta un modèle deux semaines plus tard, modèle vendu à 250 $ qui “connut un tel succès que d’autres fabricants japonais s’empressèrent de développer leur propre version“. Et la portabilité, aujourd’hui, on sait quelle importance elle a aux yeux des consommateurs…

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Le modèle Sony 8-301W, premier téléviseur de Sony (© tvhistory.tv)

La deuxième partie du livre est consacrée aux exemples d’entreprises qui, selon Christopher Lorenz, ont tiré un avantage compétitif important grâce à leur investissement dans le design (dont Sony). Souvent, trois facteurs apparaissent lorsqu’on regarde les raisons qui poussent une entreprise à investir dans une stratégie intégrant le design : l’échec de la stratégie “marketing” (nous avons vu que cette stratégie peut être mal menée), la nécessité de stimuler le développement de nouveaux produits et/ou l’arrivée d’une personnalité forte au sein de l’entreprise, souvent le directeur, qui accorde une place importante au design industriel dans l’innovation. Prenons l’exemple de Ford qui, dans le chapitre “Briser le carcan“, est prise en exemple.

L’exemple de Ford

Comme beaucoup de constructeur de Detroit, Ford a souffert de l’arrivée de modèles japonais, et le design y est peut-être pour quelque chose : formes aérodynamiques mais extravagantes, plaintes chromées… des “sculptures animées“. En commençant dans les années 70 en Europe, Ford redéfinit les priorités : qualité, aérodynamisme, confort et sécurité. La Ford Escort est lancée en Europe en 1980 et “connut un succès retentissant sur pratiquement tous les marchés européens“. Fort de ce succès, Uwe Bahnsen, alors directeur adjoint au design, a acquis une certaine crédibilité auprès des responsables de la planification et des ingénieurs.

Pub - Ford Sierra - 1987 (Large)

La Ford Sierra, bien accueillie en Allemagne, déçut en Grande-Bretagne (© http://fabvt.blogspot.com)

Pour diverses raisons, Ford n’a pas utilisé la Sierra mais l’Escort pour servir de modèle dans le développement de deux modèles à destination du marché américain : Tempo et Topaz. Suivies par la Ford Taunus ou la Sable, ces modèles ont contribué à la révolution-design chez Ford. Le magazine Fortune écrivait en décembre 1985 que “la renaissance de Ford US est due en premier lieu à la toute nouvelle sobriété de son design“. En interne, cette renaissance était appliquée par l’élévation du design au même rang que d’autres fonctions comme l’ingénierie. Ce qui était auparavant vu comme du “styling” était alors apprécié à sa juste valeur : esthétique fonctionnelle, études de faisabilité, évaluation des projets etc.

Cet ouvrage de référence, publié en 1986 pose les bases du design management, c’est à dire l’intégration du design dans la démarche d’innovation et de développement au même niveau que la R&D et le marketing, et non pas à la fin du processus, limitant son rôle au simple “habillage”. Il conviendra maintenant de se pencher sur de la lecture plus récente puisque les entreprises “exemplaires” dans les années 80 ne sont plus les leaders d’aujourd’hui (Sony, Ford, Olivetti).